Le Symbolisme de la Rosace
Titus Burckardt

L’art urbain, en absorbant l’héritage bédouin, l’a spiritualisé : dans leur rigueur géométrique, les entrelacs et les rosaces qui déploient sur les murs leurs fleurs de givre ou leurs structures étoilées sont, pour l’artiste mauresque, le symbole de l’Unité divine qui se manifeste en toute chose.
L’artiste ou l’artisan qui va créer une mosaïque murale commence par dessiner son motif sur une grande feuille de papier. Les débitant au picot, il découpe ensuite les éléments dont il a besoin dans des carreaux de céramique, les dispose par terre sur son dessin, puis les applique contre le mur recou­vert de mortier frais. La couleur bleue y domine, pour donner à l’espace une impression de fraîcheur, pareille à celle que dispense l’ombre d’une oasis ; le bleu profond et le vert émeraude, avec un peu de rouge cerise et d’ocre, sont les couleurs les plus utilisées. Le motif favori de ces mosaïques est celui de la toile d’araignée de Dieu, dont le nom rappelle le « miracle de l’araignée ». Lorsque le Prophète, fuyant ses persécuteurs, quitta La Mecque, il se cacha trois jours et trois nuits dans une caverne, en compagnie de son compagnon Abû Bekr. Lancés à sa poursuite, ses ennemis parvinrent à l’entrée de la caverne le premier matin... une araignée avait tissé sa toile dans l’ouverture, une colombe avait pondu ses œufs sur le seuil et un rosier sauvage avait étendu ses branches fleuries, si bien que les pour­ suivants en conclurent que personne n’avait pu pénétrer récemment dans la caverne.
La toile d’araignée en mosaïque ne ressemble que de loin à son modèle : c’est une rosace géométrique dont le centre est occupé par un polygone étoilé d’où rayonnent des bandes qui s’entrelacent selon un ordre déterminé. Parfois, sur une même surface, plusieurs de ces rosaces s’interpénétrent et forment, lorsque leurs étoiles possèdent un nombre de branches différent, un système planétaire chatoyant ; chaque ligne part d’un centre et conduit vers un autre, proclamant la notion islamique de l’Unité partout présente. Le mystique ‘Abd al-Karîm al-Djîlî la commente ainsi : Devant l’unicité divine, les possibilités qui constituent le monde sont comme de purs miroirs se renvoyant des reflets, si bien que dans chaque miroir tout ce qui est contenu dans tous les autres est renvoyé selon un mode particulier, correspondant à la position du miroir en question. Les mêmes entrelacs géométriques sont aussi exécutés en stuc.

Titus Burckhardt - FÈS, VILLE D’ISLAM

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Les formes de l’entrelacs islamique dérivent norma­lement d’une ou de plusieurs figures régulières ins­crites dans un cercle et se développant selon le prin­cipe du polygone étoilé, ce qui fait que les proportions inhérentes à la figure de base se répercutent à tous les degrés du déploiement. Différents dessins de nature analogue peuvent s’interpénétrer et constituer un réseau continu de lignes qui rayonnent simultanément d’un seul et de multiples foyers.
Les motifs préférés sont ceux qui résultent de la division du cercle par six, huit et cinq. La division par six est la plus « organique » parce qu’elle se fait natu­rellement par le rayon; par douze, elle correspond au zodiaque. Diviser le cercle par huit mène à une plus grande amplitude puisque d’une façon ou d’une autre c’est englober le contraste extrême du carré inscrit dans un cercle. Le développement géométrique d’un octogone ou, plus précisément, de deux carrés inscrits dans un cercle est courant en art islamique; nous l’avons déjà rencontré dans le plan du Dôme du Rocher. Il se retrouve également dans la construction de la coupole sur base carrée en passant par l’octo­gone. Une série d’octogones inscrits les uns dans les autres détermine une progression des proportions particulièrement harmonieuse.
On sait que la division du cercle par cinq ou par dix correspond à la règle d’or; elle engendre la proportion qui exprime la plus parfaite intégration d’une partie dans l’ensemble.
Des entrelacs particulièrement savants combinent des polygones étoilés de divers types, par exemple à douze et à huit rayons respectivement.
L’artiste ou l’artisan musulman qui dessine un ornement géométrique — ornement qui peut être un véritable tissu de rosaces entrelacées et recouvrir une surface plus ou moins grande — ne laisse générale­ment pas subsister le cercle directeur dans lequel s’inscrit le schéma de base. Ce cercle est implicite et sous-entendu, ce qui ne fait qu’accentuer le rayonne­ment du dessin rectiligne : il s’apparente ainsi au cristal, aux flocons de neige, au rayonnement serein et distant des étoiles.
Pour l’artiste ou, ce qui revient au même, pour l’artisan musulman qui doit décorer une surface, l’entrelacs géométrique représente sans doute la forme la plus satisfaisante intellectuellement, car elle exprime directement l’idée de l’Unité divine sous- jacente à l’inépuisable variété du monde. Certes, l’Unité divine en tant que telle ne souffre aucune représentation puisque sa nature, qui est totale, ne laisse rien subsister en dehors d’elle; elle est « sans second ». Néanmoins, c’est par l’harmonie qu’elle se reflète dans le monde, l’harmonie n’étant rien d’autre que l’unité dans la multiplicité » ( al-wahda fîl-kuthra) de même que la « multiplicité dans l’unité » ( al-kuthra fîl-wahda). L’entrelacs géométrique ex­prime l’un et l’autre aspect. Mais c’est encore sous un autre rapport qu’il rappelle l’unité sous-jacente aux choses : il est généralement constitué d’un seul élé­ment, une seule corde, un seul trait, qui revient sans fin sur lui-même.

Titus Burckhardt - L'ART DE L'ISLAM

Via Abdelrahmane Abouali